- Histoire 2e Hussards - Bataille de Fleurus 1794

FLEURUS

27 juin 1794

par un Houzard de Chamborand (2ème Régiment)

Dans "Nos Gloires Militaires" par Dick de Lonlay (textes et dessins)
chez Alfred Mame et fils, Editeurs
Tours - 1888

Hongroise

En 1793, la France était menacée par l'Europe entière. En 1794, la scène change, la France menace l'Europe à son tour.

En 1794, les troubles de l'intérieur sont calmés, et nos soldats sont en armes au haut des Alpes, au sommet des Pyrénées, sur la Sambre et le Rhin. Bientôt, suivant le vaste plan de gurerre tracé par Carnot, les grandes armées du Nord et de Sambre-et-Meuse vont s'ébranler.

Pichegru vasur les glaces du Zuyderzée ouvrir à nos bataillons les potres de l'opulente cité d'Amsterdam, qui avait résisté aux grandes armées de Louis XIV conduites par Turenne et par Condé; Jourdan signera le bulletin de la grande journée de Fleurus; Pérignon etMoncey iront planter le drapeau tricolore sur les murs de Bilbao et de Vittoria, dansces riches provinces de la Biscaye et de l'Alava, et les échos des Sierras de la Vieille Castille porteront au loin dans l'Espagne la terreur du nom français. Sur les Alpes, Kellermann couvrira de ses bataillons les sommets inaccessibles du mont Blanc. Partout enfin nos victoires se répandront d'un bout de la France à l'autre.

Les armées de l'Europe coalisée sont nombreuses, et leur plan tracé à Londres est d'agir au nord.

En juin ou prairial 1794, l'armée de Sambre-et-Meuse est formée par la réunion de la Moselle à celle des Ardennes, et à deux divisions de l'armée du Nord. Elle forme un effectif de quatre-vingt mille hommes. Composée en grande partie des débris des vieux régiments de la monarchie, tels que Normandie, Languedoc, Flandre, Picardie, elle a, malgré la présence de l'insubordination des la constanceet de la résignation aux jeunes recruesbataillons sans-culottes, conservé un reste de disciplne et de gravité qui la distingue des autres armées. les vieux soldats, dont quelques-uns ont fait la guerre de Silésie et d'autres celle d'Amérique, habitués aux rudes exercices des camps, aux privations, aux dangers de tous genres, ont donné l'exemple de la constance et de la résignation aux jeunes recrues, qui viennent incessament grossir leurs rangs et compléter les demi-brigades nouvellement organisées par Dubois-Grancé en vertu d'un décret du 21 février 1793. Ces demi-brigades de ligne ou de bataille ont été formées au moyen d'un bataillon des anciens régiments royaux et de deux bataillons de volontaires. le nombre de ces demi-brigades de ligne s'élève à cent-quatre-vingt-seize; à chacune sont installées six pièces d'artillerie, servies par une compagnie de cannoniers volontaires. L'infanterie légère comprend quatorze demi-brigades formées par la réunion des bataillons de chasseurs avec diverses légions provinciales

L'artillerie forme huit régiments de cannoniers à pied à vingt compagnies, huit régiments d'artillerie légère ou à cheval à vingt compagnies, douze compagnies d'ouvreirs. Le génie comprend douze bataillons à huit compagnies. la cavalerie compte vingt-neuf régiments de grosse cavalerie à quatre escadrons, vingt régiments de dragons, vingt-trois de chasseurs et onze de houzards à six escadrons.

Cette armée de Sambre-et-Meuse, qui sous l'épée de Jourdan, son commandant en chef, allait devenir une des plus belles, une des plus braves, des plus disciplinées de toutes les armées de la république, était une véritable pépinière de héros. Elle comptait parmi ses généraux divisionnaires Kléber, Desaix, Marceau, Championnet, Bernadotte, Grenier, Collaud, Lefebvre; au nombre de ses chefs de brigade, Soult et Davout; les dajudants généraux Ernouf, Ney, Richepanse, Mortier, Molitor, Duhesme, Maiso, Friant; le commandant de cavalerie d'Haupoul; les officiers du génie Marescot et Boisgérard. Jourdan avait près de lui les commissaires de la convention Saint-Just, Levasseur et Lebas.

Le gouvernament républicain, qui ne subvenait que par les expédients les plus extrêmes à l'entretien de ses nombreuses armées, avait laissé celle de Sambre-et-Meuse dans le dénuement le plus complet. En prairial 1794, les soldats étaient littéralement sans souliers ni vêtements. Les officiers donnaient l'exemple du dévouement. Le sac sur le dos, privés de solde (car ce fur plus tard seulement, et quand les assignats eurent perdu toute leur valeur, qu'ils reçurent en argent, ainsi que les généraux, huit francs par mois), ils prenaient part aux distributions comme les soldats, et recevaient des magasins les effets d'habillement qui leur étaient indispensables. On leur donnait un bon pour toucher un habit ou une paire de bottes. Cependant aucun ne songeait à se plaindre de cette détresse ni à détourner ses regards du service, qui était la seule étude et l'unique sujet d'émulation.

Dans tous les rangs on montrait le même zèle, le même empressement à aller au delà du devoir; si l'un se distinguait, l'autre cherchait à se surpasserpar son courage, ses talents; c'était le sul moyen de parvenir, la médiocrité ne trouvait point à se faire recommander. Les oldats étaient superbes de dévouement et d'abnégation. Ils se trouvaient dans le pays le plus riche de l'Europe, ils avaient devant les yeux toutes les séductions; mais la discipline ne souffrait pas la plus légère atteinte. Jamais armées ne furent plus obéissantes ni animées de plus d'ardeur; c'est l'époque des guerres où il y a eu le plus de vertuparmi les troupes. Souvent on voyait nos soldats refuser avant le combat les distributions qu'on allait leur faire et s'écrier : "Après la victoire on nous les donnera !"

Hussard de Chamborand en vedette

La misère était effroyable : chaque homme était réduit à douze onces de pain et une once de riz par jour, et souvent on ne pouvait pas en avoir; personne ne se souciait de nos assignats, et pour un pain de trois livres il fallait donner vingt-cinq francs en papier. Quand la disette se faisait par trop sentir, l'armée n'avait d'autre ressource pour vivre que les pommes de terre que l'on trouvait dans les champs. A chaque halte, à peine les faisceaux étaient-ils formés que les soldats affamés se dispersaient dans les environs pour aller déterrer les pommes de terre.Un champ était bientôt récolté, et le repas était vivement préparé au feu du bivouac.

Le matin, on battait la breloque pour le pain et la viande, mais cette distribution se réduisait souvent à rien ou peu de chose. Le soir, à l'entrée de la nuit, pas tous les jours, on revenait avec un pain pour quatre hommes. Tout le monde sortait alors de ses baraques, mais les provisions étaient épuisées avant que la faim fût apaisée. L'inépuisable gaieté du soldat français revenait alors. Ne doutant de rien, parlant de tout, lançant des saillies originales et souvent même instructives : tel était le soldat de nos armées nationales.

Un jour, un jeune engagé volontaire de nos houzards de Chamborand fait observer à son capitaine que ce n'est pas le danger qu'il craint, qu'il ne demande pas mieux que de se battre, mais qu'après de grandes fatigues il faut du repas et de la nourriture ... "Eh ! quel mérite et quelle gloire auriez vous donc répond le vieil officier, si vous allez au champ de bataille en sortant d'un bon logement et d'une bonne table ? Apprenez jeune homme, que ce n'est que par une longue suite de privations et de fatigues qu'il faut acheter l'honneur de combattre et de mourir pour sa patrie !"

Au début de la campagne de 1794, nous campions tout près de l'ennemi, dont n'étions séparés que par la Sambre. Aussi chaque matin se souhaitait on le bonjour à coup de fusil. On ne cherchait qu'à se surprendre les postes et à enlever les sentinelles. Souvent des officiers autrichiens qui savaient parler français nous criaient : "Eh ! petits Carmagnoles, vous n'avez plus de quoi manger, il faut mourir de faim. Vous êtes dans nos filets; bientôt nous vous ferons danser la carmagnole." Bien entendu, on leur répondait à coups de fusil.

Le 22 floréal, après avoir fait plusieurs mouvements, malgré la pluie qui tombe tous les jours et rend les routes impraticables, nous nous arrêtons dans la plaine de Beaumont-sur-Sambre pour y passer la nuit.

Cette contrée, qui est des plus fertiles, est horriblement ravagée; l'ennemi a fait manger à ses chevaux le bléqui commençait à sortir de terre. Les habitations des cultivateurs sont dévastées, et même engrande partie brûlées.

Le 23 floréal, dès la pointe du jour, notre troupe est divisée en trois colonnes; celles de droite et de gauche attaquent l'ennemi avec tant d'ardeur, qu'elles le font se jeter sur nous au centre.

Depuis plus d'une demi heure nous entendions ronfler le canon et la fusillade. Nos houzards murmuraient et étaient furieux de leur inaction. Tout à coups nous voyons les habits blancs manoeuvrer sur nous. Ils sont reçus gaillardement; les Chamborand prennent la charge et enfoncent l'infanterie autrichienne.

Deus escadrons de hussards de Wurmser viennent couvrir la retraite de celle-ci. Nous nous jetons sur eux, la pointe en avant; un de nos maréchaux des logis, monté sur un excellent cheval rouan, nous devance de près d'une vingtaine de mètres et arrive seul sur le front des cavaliers ennemis. Courbé sur l'encolure de son cheval, la bride aux dents, le sabre et le pistolet aux poings, il troue les rangs des Autrichiens, pousse droit à un général et va le faire prisonnier, quand celui-ci se laisse glisser de cheval et s'enfonce dans un marais où il périt étouffé sous la vase. Les houzards ennemis entourent notre camarade, qui se défend comme un enragé ; son bancal se brise, il décharge alors sur eux ses pistolets ; puis furieux de se voir ainsi désarmé, il leur jette ses armes inutiles à travers le visage.

Nous arrivons à temps pour le dégager et mettre en fuite les ennemis, que nous forçons à repassr la Sambre ; plusieurs y disparaissent et se noient.

Deux houzards de notre régiment se jettent dans la rivière à la suite des Autrichiens et vont sur la rive opposée attaquer trois dragons de Latour, qu'ils ramènent prisonniers avec leurs chevaux.

A la vue de tant d'audace, rien ne peut retenir nos soldats ; on se jette en masse dans la sambre, qui est franchie en un clin d'oeil. La chasse aux Autrichiens commence. Nous les poursuivons pendant plus de deux lieues la baïonnette et le sabre dans les reins. un de nos houzards charge seul sur une pièce de canon, sabre les artilleurs et les charettiers, s'empare des chevaux et amène la pièce à notre colonel. La nuit arrête la poursuite ; nous nous sommes emparés de plusieurs canons et d'une grande quantité de prisonniers.

Le 24 floréal, nous nous mettons en marche au point du jour. Une de nos colonnes longe la Sambre ; l'autre s'avance sur la droite. L'ennemi nous attend dans ses fortes redoutes. Nous n'hésitons pas. Le feu commence par une canonnade très vive. Notre artillerie se met en devoir de répondre avec ardeur ; elle est soutenue par le feu de l'infanterie, qui s'avance au pas de charge, enlève une première redoute de vive force, malgré un feu terrible, et s'empare de quatre pièces de canon avec leurs caissons. L'ennemi est vivement poursuivi pendant une demi-heure, et atteint le village de Grand-Reng, où il s'arrête et prend position avec un renfort qui arrive du camp de Grisvel sous Maubeuge.

Nous nous mettons en bataille devant ce village et envoyons une grande quantité de tirailleurs qui l'enlèvent à la baïonnette; mais bientôt ils en sont chassés. Ilsy rentrent de nouveau et veulent en déboucher. L'artillerie ennemie les couvre de mitraille et les empêche de passer outre. Pendant huit heures, le feu ne cesse ni d'un côté ni de l'autre. Le soir venu, les munitions font défaut ; la rage au coeur, nous sommes obligés de reculer et de repasser la Sambre. La cavalerie autrichienne assaille et déborde notre infanterie. Notre cavalerie, qui jusque là est restée immobile et simple spectatrice du combat, est lancée sur l'ennemi pour couvrir la retraite.

Nos houzards de Chamborand sont superbes de valeur, et l'ennemi recule épouvanté devant les dolmans marron de ces redoutables cavaliers. Un maréchal des logis, atteint de trois coups de sabre à la tête, se défend contre trois dragons autrichiens, tue l'un d'eux, blesse les deux autres et se retire en criant : "Vive la liberté !" Malgré tous nos efforts, nous devons battre en retraite ; un de nos officiers a sabré trois dragons de Latour, lorsque, couvert de blessures, cerné par la cavalerie ennemie et se voyant près de tomber entre les mains des ennemis, il se brûle la cervelle, préférant la mort à la honte de rendre les armes. Nous gardons cependant notre passage sur la Sambre, mais tout est à recommencer. Nous marchons toute la nuit, malgré la pluie et le mauvais temps continuel.

Au petit jour, nous nous trouvons devant une assez forte éminence garnie de ronces et d'épines. Il pleut toujours à flots. Nos minces manteaux blancs, usés par un long usage, laissent passer l'eau qui nous transperce. Nous gravissons une pente très raide et arrivons au sommet de cette éminence, où nous trouvons une patrouille de sept uhlans qui marchaient tranquillement, enveloppés dans leurs longs manteaux rouges, la courroie de la lance jaune et noire passée dans le bras. Aussitôt notre adjudant-major, nommé Scherer, crie au premier : "Qui vive ?" Il répond dans sa langue: "Verda !" L'adjudant lui dit "Prisonnier ! - Nix, prisonnier. - Rends-toi, coquin ! lui dit-il. - Nix, coquin !" Aussitôt le uhlan pique des deux et va rejoindre ses camarades, qui sont restés un peu plus en arrière ; tous les sept s'éloignent au grand galop et passent devant le front de la 127ème demi-brigade sans recevoir un coup de fusil, car nos armes ont été tellement mouillées pendant la nuit, qu'elles ne peuvent plus faire feu. Nous continuons notre retraite dans la boue. Enfin, vers midi, trempés jusqu'aux os, et sans vivres, nous campons dans un bois de sapins près de la route, où nous n'avons pour couvert que le ciel.

Le 26, nous nous avançons pour nous opposer à la marche de l'armée autrichienne sur les bords de la Sambre. Le combat s'engage par nos tirailleurs d'infanterie tirés des compagnies à tour de rôle ; l'artillerie les seconde du matin au soir avec succès : elle défait des pelotons de cavalerie et démonte plusieurs pièces ; nos obus font sauter des caissons et tuent beuacoup de soldats et de chevaux. Une partie de nos soldats crie pendant l'engagement: "Venez soldats de l'aigle impériale, vous ne résisterez pas longtemps à l'ardeur des sans-culottes !" La perte de notre régiment est nulle dans cette journée : un boulet nous tue seulement deux chevaux. Nous passons la nit sous les armes.

Le 27, nous prenons position au village de Hantes, sur la Sambre. L'ennemi fait une tentative pour passer dans l'endroit où nous sommes ; mais il ne réussit pas. Le 30, nous nous rendons sur les hauteurs de l'abbaye de Lobbes, qui a été brûlée dernièrement par les Autrichiens. Ce jour-là, un de nos houzards, en allant à la découverte, rencontre cinq uhlans conduisant chacun un prisonnier français attaché à la queue de son cheval. Le Chamborand fond aussitôt sur les cavaliers, en tue un et met hors de combat les quatre autres, qu'il ramène à nos avant-postes avec les cinq prisonniers qu'il a délivrés.

Hussards de Chamborand en tirailleurs

Le 1erprairial, nous allons attaquer l'ennemi. L'artillerie et les tirailleurs commencent l'action. Fusillade soutenue de midi à la nuit. Le 2, le combat continue. Les Autrichiens se sont retirés dans leurs fortes redoutes, près de Grand-Reng, ou le feu dure jusqu'au soir. Journée sanglante pour les deux partis ; nous nous retirons sur les hauteurs, près de Grand-Reng. Nos postes sont établis tout près de ceux de l'ennemi. Nous restons plusieurs jours dans cette position.

Le 3 prairial, au matin,nous n'avions reçu aucun ordre de prendre les armes pour ce jour-là. ordinairement c'est le matin que les grands coups se faisaient. Nous étions étendus tranquillement, roulés dans nos manteaux,osu de petits brise-vent que nous avions faits avec des branches d'arbres, quand out à coup nous entendons une forte fusillade suivie des cris : "Aux armes ! L'ennemi !"qui retentissent de toutes parts.

Presqu'aussitôt les habits blancs sont sur nous. Les Autrichiens, grâce à un brouillard très épais qui empêchait de découvrir les mouvements, viennent de surprendre et d'enlever nos avant-postes. Chacun court se ranger en bataille. Nous sautons en selle sans avoir letemps de paqueter nos manteaux, que nous déposons sur les schabraques.

Déjà l'infanterie ennemie est dans notre camp et, leur cavalerie s'avance à grands pas sur la route de Mons. par bonheur, une pièce de douze et une de huit se trouvent chargées à mitraille. Nos cannoniers y mettent aussitôt le feu et retardent la marche des Autrichiens. Mais ceux-ci sont de beaucoup supérieurs en nombre et, malgré notre vigoureuse résistance nous sommes oblgés de battre en retraite et de repasser la Sambre par le pont de Sobre.

La 127èmedemi-brigade fait l'admiration de tous,amis comme ennemis, en protégeant notre retraite, avec le régiment de cavalerie n° 22. Dans cette affaire, j'ai vu de nos braves soldats, couverts de blessures, rassembler toutes leurs forces au moment de mourir afin d'embrasser cette cocarde tricolore, gage sacré de notre liberté conquise. un brave capitaine du 22° régiment de cavalerie a la jambe fracassée par un boulet. Ses hommes l'emportent et cherchent à le consoler : " Ma vie n'est rien, leur répond le brave officier ; je la donnerais mille fois pourque la France triomphe !"

Le 7 prairial, dès le point du jour,nous nous mettons en marche et allons bivouaquer au village de Hantes. comme les vivres sont en retard, nous nous mettons à battre du blé trouvé dans un moulin et faisons du pain. Tous les villages de la contrée sont déserts : les habitants ont fui dans les bois ; en revanche, la pluie tombe toujours sans discontinuer.

Le 12, nous allons camper sur les hauteurs de l'abbaye de l'Aune, qui est entièrement dévastée et brûlée. Ce jour-là, un brigadier de notre régiment battait la contrée avec une patrouille de huit hommes, lorsqu'il aperçoit vingt-cinq houzards hongrois escortant un troupeau de mouton et trois chevaux, qu'ils ont enlevé à de pauvres paysans ; sans hésiter, il court sur eux et les force d'abandonner leur proie. Témoins de leur défaite, quarante cuirassiers d'Albrecht accourent secourir leurs camarades ; mais neuf de nos vaillants Chamborand, se serrant les uns contre les autres, se précipitent aussitôt sur les Autrichiens, tuent tout ce qui se présente devant eux et reviennent vainqueurs.

Le 14, nous passons la Sambre, qui est tout près de notre campement.

Le 15, nous attaquons l'ennemi dès l'aube, et engageons le combat par une forte canonnade. L'ennemi abandonne ses positions : nous nous emparons des hauteurs.

Le 16, le canon se fait entendre au loin, du côté de Charleroi. Bientôt un maréchal des logis de dragons, suivi de douze hommes, se présente à nos avant-postes. Ces braves gens nous annoncent que l'armée des Ardennes, dont ils font partie, vient d'arriver sous les murs de Charleroi. afin de nous apporter cette heureuse nouvelle, les dragons ont été obligés de passer la Sambre à la nage et de se faire jour à travers la cavalerie autrichienne. Leurs casques sont bosselés, les crinières et les plumets hachés, leurs habits verts à plastrons jaunes noircis de poudre et lacérés par les oups de sabre.

Le 19, nous partons pour Hantes, où nous arrivons, à onze heure du soir, biens fatigués par ces marches continuelles. Depuis quinze jours que nos troupes sont sur la sambre, elles ont déjà perdu plus de quinze mille hommes et la moitié de leur matériel ; les soldats manquent de vivres et ont le plus grand besoin de repos. Néanmoins il faut marcher encore, il faut marcher toujours.

Le 24, dès l'aube, nous passons la Sambre et campons devant le bourg de Fontaine-l'Evêque.

Le 28, nous levons le camp et attaquons à une heure du matin pour favoriser le siège de Charleroi. L'attaque est vive et s'engage sous le feu des tirailleurs. La cavalerie autrichienne, à qui le brouillard empêche de voir nos bataillons embusqués derrière les haies, s'imagine que ces tirailleurs ne sont pas soutenus et les charge à bride abattue. On la laisse approcher jusqu'à demi-portée de fusil. Là elle est reçue par un feu de fille bien dirigé,qui couvre le terrain de cadavres d'hommes et de chevaux.

Cette cavalerie fait demi-tour dans le plus grand désordre. La 127e la poursuit au pas de course ; l'infanterie autrichienne veut s'opposer à sa marche, elle est enfoncée à son tour ; rien ne résiste à l'ardeur de cette brave demi-brigade, dont le 1er bataillon a pour emblème sur son drapeau une épée surmontée d'un bonnet de la liberté, avec cette devise : Huit cent têtes dans un bonnet. L'ennemi, pour retarder notre poursuite, met en batterie deux pièces qui nous envoient des boulets et des obus. Un de ces derniers projectiles, en éclatant, tue un tambour et blesse deux soldats de la 127e. Un de nos houzards, dont le cheval vient d'être abattu par un éclat du même obus, prend la caisse du pauvre tambour et bat la charge avec le pommeau de son sabre. On se précipite à la baïonnette, et les deux canons ainsi que leurs attelages restent en notre pouvoir.

Le 30 prairial, nous levons le camp à deux heures du matin et passons la Sambre, pour la cinquième et dernière fois, à quatre heures. A midi, l'ennemi veut surprendre deux compagnies de la 127e, qui forment notre extrême avant-garde. Notre régiment de houzards, qui aperçoit cette manoeuvre, se met en bataille, lorsqu'un éclaireur vient nous dire que les Autrichiens battent en retraite. Sur-le-champ on se met en marche pour les poursuivre : leur cavalerie d'arrière-garde veut charger les deux compagnies de la 127e pour retarder leur marche, mais elle est reçue par une violente décharge qui la fait bien vite se joindre à la retraite.

L'ennemi, démoralisé, se retire sans opposer de résistance, et nous laisse plusieurs canons et caissons tout attelés. Nos houzards font un grand nombre de prisonniers à l'infanterie autrichienne.

Cependant une imposante armée ennemie, sous les ordres du duc de Saxe-Cobourg, s'avance pour débloquer Charleroi. En conséquence Jourdan fait presser le bombadement, et le 7 messidor, à onze heure du matin, cette place se rend à discrétion, nous livrant quatre-vingt bouches à feu et de nombreux magasins. La garnison autrichienne, forte de trois mille hommes, vient à peine de défiler devant nous, quand le bruit du canon lui annonce l'arrivée d'un secours désormais inutile, et doit lui rendre encore plusamère la perte de sa liberté et des remparts qu'elle était chargée de défendre. le canon qui s'est fait entendre est, en effet, celuidu prince de Cobourg, qui est arrivé pour voir capituler la ville qu'il devait débloquer. Il espère effecer cet échec par une vistoire, et vient nous présenter la bataille.

Jourdan, supposant aux ennemis des forces supérieures, juge prudent de les attendre dans ses lignes de Charleroi à Fleurus, sur le même champ de bataille où un siècle auparavant une autre coalition a été brisée par l'épée des générux de Louis XIV. Ces lignes offrent la forme d'un croissant de près de dix lieues d'étendue, et dont les deux ailes sont appuyées à la Sambre. Kléber occupe la gauche, Marceau la droite, Lefebvre et Championnet le centre.

Houzard de Chamborand 1794

Le 8 messidor (26 juin), un peu avant l'aurore, nous nous réveillons au son de la diane et prenons rapidement les armes. Les premières heures du jour éclairent notre armée rangée en bataille. L'aspect de nos bataillons et escadrons est magnifique, avec les figures pâles et halées de nos soldats, empreintes d'une fierté menaçante, leurs vêtements déguenillés, leurs chapeaux déformés. Au dessus des baïonnettes flottes les drapeaux des demi-brigades, hachés par les balles. Au centre est brodé un bouclier d'or et d'argent ; un soleil d'or sort de derrière le bouclier, où se croisent quatre fusils et deux sabres surmontés d'une tête de coq à bec foudroyant ; le numéro de la demi-brigade est inscrit aux quatre coins en chiffres d'or.

L'artillerie a un guidon rouge, orné d'un soleil d'or, chargé d'un trophé de deux sabres, un obusier lançant des flammes et un obus d'or foudroyant. Les sapeurs du génie ont un drapeau orné d'un soleil d'or, chargé d'un faisceau de licteur, surmonté d'une couronne de laurier vert, une cuirasse blanche, deux sabres, deux pioches et deux haches. Les étendards et guidons des dragons et chasseurs sont bleux d'un côté, verts de l'autre ; ceux des houzards, bleus de ciel des deux côtés. Les cuirassiers et les carabiniers ont leurs étendards bleu, blanc et rouge, ornés d'une cuirasse d'argent à l'antique, avec des garnitures rouges, surmontées d'un casque antique d'or à crinière blanche.

En attendant le moment d'engager l'action,nous avons mis pied à terre en avant de nos chevaux, la bride passée dans le bras droit. Notre régiment est presqu'entièrement composé de vieux soldats, le teint halé et couturé de cicatrices : de chaque côté de leur front pendent de longues cadenettes nattées et garnies à leur extrémité de petits morceaux de plomb en forme de croissant, afin de faire tomber la cadenette plus droite. beaucoup portent aux oreilles de larges anneaux d'or. Nos pauvres pelisses et dolmans marron (couleur des Chamborand), à tresses blanches, nos culottes bleu de cielse sont usées, fanées à la pluie et aux feux de bivouac. Nos schabraques en peau de mouton sont chauves en bien des endroits. les shakos de feutre, en forme de cône tronqué et autour desquels est enroulée une flamme bleu de ciel, sont enfoncés et aplatis ; une épaisse couche de vert de gris couvre le fourreau de cuivre de nos bancals. N'importe, le bras est solide, et le sabre bien affilé ne demande qu'à tailler.

Tous à coups nos trompettes sonnent à cheval. En un clin d'oeil nous sommes en selle, la lame au clair et appuyée à l'épaule droite. Un nombreux état-major se dirige sur nous au galop. En avant, sur un magnifique cheval noir, un jeune représentant du peuple dont le chapeau rond est orné d'un haut panache tricolore. C'est Saint-Just. Ses cheveux chatains voltigent, tous bouclés, comme ceux d'une jeune fille ; ses petites bottes à revers sont presque entièrement cachées par les basques de sa longue redingote marron à boutons d'acier et serré à la taille par une large écharpe tricolore. le baudrier de son sabre froisse son blanc jabot et son gilet aux larges revers.

A ses côtés sont Kléber et Marceau. Le premier, véritable colosse, aux formes sculpturales, a l'air du Dieu des combats marchant au feu. Sa figure rasée, ornéeseulement de courts favoris, est des plus imposantes. Fils d'un terrassier de Strasbourg, il s'est enrôlé dans un bataillon de grenadiers, où il aété aussitôt promu au grade d'adjudant commandant. tout le monde connaît son héroïque défense de Mayence et sa conduite intrépide en Vendée, à Torfou et au Mans. Sa tenue est des plus sobres et des plus sévères. Son habit bleu, en gros drap, n'a pour indiquer son grade qu'un galon d'or, sur lequel est brochée en soie verte une feuille de chêne.

Marceau, au contraire, dans son élégant uniforme rouge de houzard, brodé d'or, sa fine moustache retroussée, sa taille souple, élancée, son allure toute juvénile,- il a à peine vingt-cinq ans, -semble le véritable ange de batailles..

Jourdan les rejoint devant le front de notre régiment. Le commandant en chef de l'armée de Sambre-et-Meuse parait agé d'une trentaine d'années. Il a débuté de bonne heure dans la carrière des armes. A seize ans il servait en Amérique. Son attitude est calme et résolue.

" Eh bien ! citoyen général, interroge Saint-Just, l'armée est-elle prête ? - Oui, citoyen représentant. - Alors fait signer le signal de la bataille. " Les trois généraux se serrent la main et courent à bride abattue rejoindre leurs troupes. " a refoir!" crie Kléber à ses amis, avec son accent alsacien.

A ce moment le premier rayon de soleil, s'échappant d'un nuage d'or, dissipe les derniers flocons du brouillard et vient éclairer en face de nous les longues colonnes blanches et bleues de l'armée de Cobourg. Des généraux d'élite commandent nos adversaires. Ce sont l'intrépide et habile Clairfayt, le jeune et brillant prince d'Orange, l'archiduc Charles, qui commence là sa glorieuse carrière des combats, Beaulieu et Kaunitz.

L'action s'engage par une viloente canonnade. Les colonnes ennemies marchent à nous avec une extrême résolution. des nuées de tirailleurs à pied et à cheval les harcèlent sans relâche, échappant aux masses autrichiennes par leur vélocité, et à l'effet du canon par leur éparpillement.

Néanmoins les colonnes de Cobourg avancent toujours. Nos batteries d'artillerie volante accourent au galop et les mitraillent à brûle-pourpoint ; en même temps une première ligne de cavalerie, composée de dragons et de carabiniers, se précipite à bride abattue. Les Autrichiens sont refoulés, mais, soutenus par de puissantes réserves, ils reviennent bientôt à la charge. De nombreuses batteries se démasquent sur tous les points de l'horizon. Notre régiment, placé en réserve à l'aile droite, reste d'abord immobile sans prendre part à l'action. les canonniers autrichiens aperçoivent bientôt nos pelisses marron, et nous accablent de leurs feux. Les boulets arrivent en ronflant, en ricochant et en hachant les champs de blé où nous avons pris position. Une file toute entière de houzards est emportée par le même projectile.Aerostiers bataille de Fleurus Le commandant d'un bataillon de chasseurs à pied plaés contre nous fait un mouvement pour changer de position. Notre colonel lui crie : " N'y suis-je pas moi, et ces braves comme vous ? " Chacun garde son poste, et le feu de l'artillerie devient plus terrible. Un de nos maréchaux des logis chef tombe de son cheval, l'épaule fracassée par un boulet. ses houzards veulent l'emporter : " Allez à votre poste, dit-il, vous vous devez à la patrie avant moi. "

A notre gauche et au centre, nos lignes de feu avancent rapidement ; une montgolfière dirigée par la compagnie d'aérostiers militaires du capitaine Coutelle s'élève majestueusement dans les airs et plane sur les positions des Autrichiens, dont il signale tous les mouvements. Ceux-ci, tirent à toute volée sur cet aérostat, mais sans pouvoir l'atteindre.

Sur la droite, où nous sommes, l'aspect des choses est malheureusement moins favorable. Beaulieu, à la tête de forces écrasantes, tourne les retranchements du bois de Copiaux et force l'infanterie de Marceau à se replier sur le village de Lambersart, poste contigu à la Sambre. Nos fantassins, le chapeau rejeté en arrière du front ruisselant de sueur, le col de l'habit dégrafé, les mains et le visage noirs de poudre, se retirent lentement, se retournant à chaque pas pour lâcher un coup de feu.

Tous à coup nous entendons de grands hourras ; un flot de soldats en désordre se jette dans les jambes de nos chevaux. Ce sont les cuirassiers d'Albrecht qui viennent d'enfoncer et de sabrer une de nos demi-brigades. L'oeil en feu, Marceau se précipite vers nous : " En avant les Chamborand ! nous crie-t-il, sauvez vos frères qu'on égorge ! " Nous partons aussitôt comme un torrent et tombons sur les cuirassiers, qui sont dispersés pour achever nos malheureux fantassins.

Au milieu de la mêlée nous apercevonsle brave colonel de cette demi-brigade enveloppé par de nombreux autrichiens, qui le hachent à coups de sabres. Nous nous précipitons sur eux et parvenons à l'arracher tout mutilé de leurs mains. Il respire encore ... ; ses doigts sont coupés et pendants ; tout son corps n'est qu'une blessure. " Camarades, nous dit-il d'une voix mourante, mais qui annonce encore l'énergie de son âme, ne me laissez pas mourir à cette place ; ce serait une honte pour vous d'abandonner même mon cadavre aux ennemis de la république. " Cette prière est entendue : nous le chargeons sur le cheval d'un cuirassier tué et leramenons dans nos lignes, où il rend du moins le dernier soupir sous le drapeau tricolore.

Malheureusement le prince Charles arrive avec de nouvelles colonnes. Vainement marceau déploie-t-il une valeur héroïque ; ses troupes, accabléespar des forces supérieures et vivement chargées par la cavalerie, lâchent pied, et dans un complet désordre repassent la Sambre aux ponts de Tamine et de Ternier, à l'exception de quelques bataillons, qui, se serrant autour de leur chef, se maintiennent dans les haies. L'adjudant commandant Soult, envoyé par Lefebvre pour s'assurer de la situation de notre droite, arrive sur notre régiment, qui a té entrainé dans le mouvement de la retraite. " Vingt houzards de bonne volonté, nous crie-t-il, pour me servir d'escorte ! " Sur l'ordre du colonel, je sors des rangs avec mon peloton et me range derrière son aide de camp et ses deux ordonnances. " En avant! " nous crie-t-il. Nous traversons au galop la distance qui nous sépare de Lambusart, tout en faisant le coup de sabre et le coup de pistolet avec les cavaliers ennemis, et rejoignons Marceauentre les bois de Lépinoy et le hameau de Boulet, au moment où les ennemis vont l'entourer. Il les défie, et dans son désepoir il veur se faire tuer pour effacer la honte de ses troupes.

Soult l'arrête : " Tu veux mourir, lui dit-il, et tes soldats se déshonorent : va les chercher et reviens vaincre avec eux ! En attendant nous garderons ta position à la droite de Lambusart. - Oui, je t'entends s'écrie Marceau, c'est le chemin de l'honneur ! J'y cours ; avant peu je serai à vos côtés." Au même instant la charge retentit derrière nous ; ce sont trois bataillons de la division Lefebvre et trois autres appartenant à celle du général Hatry qui accourent, la baïonnette croisée. De son côté, Marceau réunit et ramène ses soldats. Les Chamborand arrivent les premiers sous leur étendard bleu frangé d'argent, avec ces mots : Lberté, Egalité, Discipline, Vigilance, Subordination.

Beaulieu, voyant qu'il ne peut pénétrer plus avant, se jette sur la droite, et, se réunissant à une forte colonne qui sort de Fleurus, attaque notre camp retranché.

Ne pouvant tourner ces retranchements, le général autrichien les aborde de front. Trois fois ses troupes arrivent jusqu'à portée de pistolet, tois fois la mitraille et la mousqueterie jonchent lea terre de morts. Aussitôt que l'ennemi tourne le dos, il est changé en queue par nos escadrons, qui débouchent des lignes au moyen des passages qu'on y a ménagés. le carnage est horrible ; l'opiniâtreté, égale des deux côtés. la plupart des canons sont démontés ; des monceaux de cadavres comblent les retranchements ; les attaques de l'ennemi se renouvellent sans cesse avec une extrême vivacité.

Chamborant à la bataille de Fleurus

Rien n'est capable d'intimider nos soldats, dont l'enthousiasme va croissant avec le danger ; aussi tout ce qui vient se heurter contre eux est brisé. Les feux croisés des deux artilleries incendient les champs de blé en maturité qui couvrent la campagne, ainsi que les baraques de notre camp. Les troupes combattent alors dans une plaine de feu, au milieu des flammes et des tourbillons de fumée. On ne sait où se placer pour éviter l'incendie, mais nous sommes bien déterminés à ne sortir que victorieux de ce volcan.

L'explosion soudaine de plusieurs caissons remplis de poudre, qui jonchent la terre de sanglants débris, désorganise et terrifie nos soldats. Jourdan est au milieu d'eux, exposé comme eux, et les encourageant par son exemple. Quelques voix demandent la retraite. " La retraite ! s'écrie le général en chef, point de retraite aujourd'hui, la mort ou la victoire ! " Alors, au lieu de ce cri de retraite qui se répandait déjà dans les rangs et y portait le trouble, de milliers de voix répètent avec enthousiasme les paroles héroïques de Jourdan : "La mort ou la victoire ! "

La confiance et le courage reviennent. Les généraux profitent de ce nouvel élan. Lefebvre, derrière la fumée qui le couvre et dérobe ses mouvements à l'ennemi, se porte rapidement sur Lambusart avec la 80e demi-brigade, tandis que Marceau s'avance contre les bois, à droite de ce village.

L'ennemi aperçoit enfin nos colonnes et les accable d'une grêle de balles et de boulets. Nos soldats entonnent alors l'hymne de la victoire. Les généraux mettent sur la pointe de leurs sabres leurs chapeaux surmontés du panache tricolore, pour être vus de loin et servir de ralliement aux braves. On prend le pas de course ; les premiers rangs croisent la baïonnette, les tambours battent la charge, l'air retentit des cris mille et mille fois répétés : " En avant!... en avant!... Vive la nation ! "

Le lieutenant Blondel de la 41e demi-brigade arrive le premier au pied des retranchements de Lambusart. Il se retourne vers ses soldats, le sabre haut : " Qui m'aime me suive ! s'écrie-t-il. Camarades, à la baïonnette ! Il n'y a rien de tel pour faire trembler ces gens là. " En prononçant ces mots, il monte sur le parapet, franchit le fossé et se précipite avec sa troupe sur les Hongrois, qui se retirent dans le plus grand désordre. Atteind de plusieurs balles, l'intrépide Blondel expire peu d'instants après. Lambusart est repris. Quinze pièces de canon de tous calibre tombent entre nos mains.

Charge Chamborant - Pas de quartier

Il faut achever la victoire. Jourdan lance toute notre grosse cavalerie en avant. les 4e, 6e, 8e et 10e régiments de grosse cavalerie, les 10e et 11e dragons, les 6e, 9e et 19e chasseurs, le 2e houzard partent au galop et culbutent l'infanterie autrichienne ; la cavalerie des alliés fond à son tour sur nos escadrons. Mille combats à l'arme blanche s'engagent alors de tous côtés. Tous les corps sont mêlés, confondus.

Le houzard Baradez s'élance dans les rangs ennemis pour sauver un de ses camarades, qu'il parvient à dégager après avoir tué trois houzards noirs du prince d'Orange, et périt peu après en se dévouant une seconde fois. Un autre Chamborand se précipite sur les houzards de Branco pou dégager l'un des ses officiers, le lieutenant Bracher, qui est sur le point d'être fait prisonnier ; puis, au milieu de la mêlée, il met pied à terre pour secourir le houzard Legris, qui renversé sur le champ de bataille est au pouvoir de l'ennemi ; il l'aide ensuite à remonter à cheval, se fait jour à coup de sabre à travers une année de combattants et rejoint avec lui son régiment, qui ne s'attendait plus à le revoir.

Un aide de camp de Marceau qui a chargé avec nous est entouré par quatre houzards noirs, reçoit une blessure à la jambre droite, et se voit démonté par un coup de feu ; au même instant il renverse d'un coup de sabre l'un de ses adversaires, s'empare de son cheval, saute dessus et se fait jour avec son sabre. un des cavaliers de mon peloton s'élance dans les rangs des houzards de Zeckler, en tue cinq, en blesse un grand nombre, parvient jusqu'au colonel en sabrant tout ce qui s'oppose à son passage et le force à se rendre ; mais, atteint d'un coup de pistolet, il tombe raide mort. Un autre houzard, voyant un groupe de cuirassiers autrichiens d'Albrecht qui entourent un porte étendard, n'hésite pas, quoique seul, à se jeter tête baissée et le sabre à la main sur l'ennemi. Il parvient à se faire jour, arrive sur cet officier et le ramène, ainsi que son étendard.

Le houzard Frantz, après avoir fait plusieurs prisonniers, a la cuisse droite coupée par un boulet ; ses camarades veulent le relever : "Laissez-moi, leur dit-il, je veux mourir ici pour être témoin de la victoire, " et, recueillant ses forces, il entonne : allons enfants de la patrie ! ... Ce chant inspire des prodiges de valeur à ses compagnons d'armes, et Frantz expire en chantant l'hymne national. Enfin la cavalerie autrichienne se retire décimée, laissant le terrain couvert d'armes brisées, de cadavres d'hommes et de chevaux. un de mes camarades, atteint d'une blessure grave, attend du secours ; près de lui se trouve un officier des houzards noirs du prince d'Orange plus maltraité encore. un chirurgien se présente pour le panser : " Non, non, mon camarade, s'écri le généreux houzard, ce n'est pas moi qu'il faut secourir, c'est un brave (en montrant l'Autrichien) qui est bien plus blessé que moi : c'est un étranger, c'est notre ennemi ; mais il est homme, et cela doit nous suffire. "

Il est six heures du soir. Beaulieu, qui dans cette journée a montré tous les talents d'un général et tout le courage d'un soldat, voyant ses efforts inutiles et certain de la reddition de Charleroi, reçoit du prince de cobourg l'ordre de se retirer sur Sombref et Gembloux et y obéit en frémissant. A sept heures, le combat, qui a déjà cessé aux ailes, se termine au centre sans qu'on poursuive les ennemis. Epuisés de fatigue et de besoin, nous pouvons à peine nous tenir debout ; en outre, nos munitions sont entièrement épuisées. Il est impossible de continuer la poursuite, quelques avantages que nous puissions recueuillir ; officiers et soldats, tous s'écrient : " Un pont d'or à l'ennemi qui s'en va ! " et l'on nous donne un repos indispensable.

Le lendemain, il n'y a pas de mouvement ; il faut se remettre d'une pareille journée et ramasser les débris qui couvrent le champ de bataille. On compte les pertes : les notres s'élèvent à près de cinq mille hommes hors de combat, et par le nombre des morts on évalue celles de l'ennemi à plus du double. Nous avons en outre fait environ trois mille prisonniers. Parmi ceux-ci il se trouve des Français, faisant partie du régiment Royal-allemand et de celui de Bercheny-houzards, auquel est applicable la loi rendue contre les émigrés pris les armes à la main. Pas un soldat n'a la pensée qu'il soit possible de livrer à l'échafaud ceux que nous venons de combattre face à face. Pendant la nuit, nous leur facilitons les moyens de s'échapper, en nous bornant à leur dire d'aller ailleurs expier l'erreur de s'être armés contre leur patrie ; plusieurs revinrent plus tard se serrer dans nos rangs.

Cette victoire de Fleurus répandit en France une allégresse générale, et eut en Europe un immense retentissement. Elle délivra pour longtemps notre pays de la crainte d'une invasion. Nos frontière de Flandre furent assurées de la paix pour plus de vingt ans, et la guerre fut dès lors portée sur le sol étranger. La conquête de la belgique fut la conséquence immédiate de cette glorieuse journée, et, le 23 messidor, les deux armées de Sambre-et-Meuse et du Nord se réunissaient à Bruxelles, où elles firent leur entrée, saluées par les plus vifs applaudissement des Belges, qui faisaient entendre les cris de : " Vivent les soldats français ! "

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